Interview par Mélie Mélo
— Pourquoi faire un site et non un blog sur le SM ?
Journal d’un dominant, 12 février 2002Cher journal ;
J’ai envie de parler de sexe aujourd’hui, pour rendre hommage à ces huit derniers mois et aux parties torrides de jambes en l’air qui les ont ponctués… Jamais je n’aurais osé rêver rencontrer une personne aussi douce, belle, intelligente, surprenante et charmante, avec qui les choses se passeraient aussi bien au lit.
Je n’en reviens pas. Qu’il s’agisse de jeux de domination ou de sexe plus classique, notre plaisir atteint toujours une intensité incroyable, et notre complicité, que ce soit dans l’intimité, en clubs, en voyages ou en soirées privées, semble nous permettre toutes les fantaisies, en même temps qu’elle nous les fait mieux savourer.
À l’origine de ces pages, il y avait la motivation de partager photos de soirées et informations avec la bande de complices SM de l’époque. C’était il y a pas mal de temps, et j’ignorais tout des blogs. Le site était privé, j’en avais interdit le référencement par les moteurs de recherche, et plusieurs sections étaient protégées par mots de passes.
J’ai rendu ces pages publiques il y a deux ans environ. Il m’a alors fallu procéder à un grand nettoyage, pour respecter l’anonymat des modèles sur les premières photos de shibari, et masquer toutes les informations à caractère trop privé. La question aurait alors pu se poser de convertir le site en blog, mais mon intention n’était aucunement de créer un journal. Déçu par le mercantilisme du BDSM sur le web, je voulais surtout aller à contre-courant en proposant gratuitement ce que d’autres monnayaient : des tutoriaux de bondage en photos, par exemple. Payant ou piraté, le SM présentait à l’époque une apparence trop malsaine à mes yeux, comme s’il ne s’agissait que d’un fantasme masculin qui se vit nécessairement à une main devant l’écran, face à des mannequins de studio qui se font rémunérer pour accepter de se faire attacher ou d’enfiler des tenues fétichistes.
J’avais envie d’ajouter du texte aux photos, et de présenter par mon témoignage une vision vivante du SM. N’y ayant pas cru moi-même dans ma jeunesse, je voulais camper sur terre les deux pieds des visiteurs en quête de virtuel pour leur dire : « C’est possible. En vrai. En couple. Sans se détruire, mais en s’épanouissant. » J’aurais aussi bien pu le faire avec un blog, mais les lecteurs auraient alors trouvé pour page d’accueil la fin de l’histoire au lieu du début : le visiteur en recherche de fantasme s’en serait trop vite contenté, avec très peu de chances qu’il aille creuser dans les archives du journal afin d’y puiser le message que j’aurais, moi, voulu faire passer en priorité.
Journal d’un dominant, 17 mai 2002Cher journal ;
Je crois que Scarlett et moi, nous nous aimons. Il ne s’agit pas d’un simple amour coup de foudre, qui nous aurait tordu les boyaux et empêché de dormir pendant douze mois, non… il est des amours qui tourmentent, il en est d’autres qui caressent. Certains détruisent, d’autres construisent, et l’on croit toujours, à tort, que les premiers sont les plus forts, les plus vrais.
Scarlett a constamment cette impression que je lui apporte énormément, et qu’en comparaison elle ne m’apporte rien du tout. C’est drôle, j’ai la même sensation, mais dans l’autre sens. J’en conclus que le sentiment perpétuel de recevoir plus qu’on ne donne, s’il est réciproque, représente une bien merveilleuse malédiction pour un couple. |
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— Est-ce que tu tiens au vocabulaire consensuel : maître - soumise ?
Je tiens beaucoup à tout le vocabulaire folklorique du SM… lorsque le contexte s’y prête.
Dans le jeu, particulièrement s’il est public, les petits cérémoniaux et le langage d’opérette peuvent devenir moteurs d’érotisme. Sorties de là, ces appellations me semblent par contre relever du plus haut ridicule. Il faut être gravement malade pour se croire réellement le maître ou la soumise de quelqu’un, et vraiment très atteint pour y trouver son plaisir. Beaucoup se voient soudain de la race des Seigneurs, au prétexte que leur copine les a appelés « Maître » sur l’oreiller… mais le fait qu’ils accordent un tel pouvoir au jugement de celle que dès lors ils vont nommer leur soumise est révélateur de l’immense faiblesse et des doutes qui tourmentent beaucoup d’aspirants dominateurs : que la belle dise ensuite « je te quitte, trouduc », et le vrai rapport de dépendance paraîtra au grand jour.
Comme Aurora ou toi-même aimez à le faire remarquer, il est plutôt délicat de s’afficher dominateur lorsqu’on n’a pas de compagne de jeu… bien entendu : c’est la soumise qui fait le domino, et personne d’autre.
— Tu es plutôt SM ou D/S ?
S’il y a une chose que je trouve ridicule sur le web, c’est bien ces milliers de pages de sémantique où le premier crétin venu prétend se substituer au dictionnaire pour raconter au monde « ce qu’est vraiment le bdsm », ou « la véritable signification du mot bondage », par exemple. Moi qui suis tout sauf un crétin, je m’en vais expliquer aux lecteurs du Fessogramme, sans dico, de quoi il retourne vraiment. Car enfin, il faudra bien un jour que la planète ouvre les yeux…
SM, c’est la maladie, et D/S un de ses symptômes : comme dans « tu as la crève, ou tu te mouches ? », on ne peut pas opposer l’un à l’autre. On ne « pratique » pas le SM, on en est atteint, à plus ou moins haute dose, et ça pousse à faire du Bdsm, de la D/S, du bondage ou du fouet, à détruire, à se suicider, à se pignoler devant des photos ou que sais-je.
Comme la plupart des « vanilles » n’ont rien à faire de ces termes, ils réuniront toutes ces pratiques bizarres sous le nom de la pathologie qui les motive, et parleront d’« activités SM ». Ce qui est techniquement correct, mais tend à vexer ceux qui en sont atteints (les gens n’aiment pas être catalogués, et surtout pas en fonction des tares dont ils sont victimes). Pire encore : l’inconscient collectif ayant depuis belle lurette assimilé, complètement à tort, le sadomasochisme au seul goût pour les douleurs physiques, infligées ou reçues, on ne connaît que trop bien le stéréotype qui serait invoqué par l’auditoire en réponse à un coming out SM : « oh oui j’ai mal, encore, encore, fais-moi mal ! »
J’ai rencontré beaucoup de gens ayant des activités SM… débutants timides ou pratiquants chevronnés, je crois n’avoir jamais entendu quiconque me dire « je suis SM » – c’est extrêmement rare. L’homosexuel se présentera comme étant gai, l’amateur de couilles d’agneau déclarera apprécier les rognons blancs, et celui qui connaît des pulsions SM se dira gentiment (hypocritement ?) « amateur de Bdsm », ou de D/S. Comme si l’excitation ressentie dans le jeu SM était le résultat d’un choix personnel, posé et réfléchi.
« Moi ? non-non, j’ai pas du tout la crève : je me mouche parce que j’aime bien ça. L’autre, là, il a la crève… il est pas bien, lui… »
Je suis, par les effets d’un goût pour lequel je n’ai, de toute façon, jamais eu mon mot à dire, plus dominateur que bourreau, et bien plus porté sur les jeux cérébraux que sur les activités directement liées à la souffrance. La douleur, en soi, ne m’apporte rien, et je ne la recherche pas : tout est dans la situation, et l’interaction.
Chacun porte ses propres doses de sadisme, et de masochisme. Mon plaisir sadique passe par la possession de l’autre, le contrôle de ses sens, son impuissance et sa jouissance – aucunement sa souffrance.
Parlez-moi d’approcher tout doucement la pince du téton quand la belle est spectatrice vulnérable et heureuse de son tourment, que ses membres soient entravées ou qu’elle ait reçu l’ordre de ne pas bouger… frôler le mamelon, caresser l’aréole, ouvrir toute grande la pince cruelle, la fermer dans le vide et goûter la senteur de l’appréhension qui se mêle au plaisir de l’excitation, ça oui… percevoir le mouvement gracieux et délicat d’une épaule qui amorce un geste de vaine défense, tandis que les chairs semblent hurler leur bonheur… voir des joues se teinter de rose lorsque l’intimité trahit soudain ce que le corps tentait désespérément de cacher, parlez m’en. Mais entendre la soumise crier sa douleur sous la torture, voir les fesses se zébrer ou la peau se craquer, très peu pour moi. À ces activités je préfère, de loin, tous les jeux de rôles, la magie des regards, l’engagement ponctuel à la soumission, l’érotisme d’ambiance, les prétextes aux belles tenues et aux caresses sensuelles…
Journal d’un dominant, 10 mai 2003Cher journal ;
Deux années se sont écoulées depuis notre rencontre, et je vis maintenant dans la maison de Scarlett quasiment à plein-temps. Je crois qu’il est correct de résumer les choses ainsi, dans la mesure où je n’ai pas mis un pied dans mon appartement depuis plus d’un mois.
Je commence à me sentir chez moi ici ; j’ai même appris à utiliser le lave-vaisselle, hier.
— Sur la « bienvenue » de ton site, on lit « Partager et donner sans compter… » : Peut-on donner et partager de temps à autre ? Est-ce que ta relation dans le sm est quotidienne, permanente ? Il s'agit de partager quoi ?
Journal d’un dominant, 10 juin 2003 Cher journal ;
Hier, mon aristochate m’a enseigné le fonctionnement de sa machine à laver.
De mon côté, j’ai trouvé une tondeuse au garage : inutile de dire que j’ai éprouvé une fierté toute masculine à rénover celle-ci… Cependant, Scarlett ne s’est pas montrée particulièrement intéressée par les détails mécaniques : elle semblait surtout pressée de voir son jardin enfin tondu – tâche à laquelle je me suis attelé après avoir fini de débiter à la hache les derniers billots de bois. Mon premier constat, c’est que la tondeuse, c’est bien plus pratique que la vieille faux que j’utilisais depuis des mois pour remettre en état le jardin de ma belle.
Partager, c’est échanger. Donner sans compter, c’est ne pas s’inquiéter de trop offrir, ne jamais considérer l’autre redevable, et ne pas se soucier de l’équité du partage. Ce que l’on donne, dans ce partage ? Du temps. De la passion, de l’amour, des attentions. De l’écoute. Des réflexions. Des peurs, du réconfort ou des doutes. Offrir beaucoup de soi-même permet parfois à l’autre d’apprendre à recevoir. On peut très bien, à mon sens, ne donner que de temps à autre… l’important résidant avant tout dans le fait de ne pas compter.
Mon aristochate et moi vivons désormais à plein temps sous les mêmes gouttières. Si c’est bien le SM qui nous a fait nous rencontrer il y a quelques années, il ne fait pas – plus – partie de notre vie au quotidien. Nous avons des périodes… trois mois peuvent bien s’écouler sans le moindre jeu de domination, puis soudain voilà ma belle enchaînée dans un club fétichiste, ou bien nous nous réveillons au milieu d’un séjour garni de chanvre, de cuir et de latex.
Nous avons énormément de passions en commun – et chacun beaucoup de passions tout court. Passé les premières fougues de notre rencontre, la réalité a repris certains droits et le SM a dû céder du terrain… je pense que c’est très bien ainsi. La soumission permanente, le 24/7, ça n’a jamais été ma tasse de thé. Pour dominer, il me faut aimer. Or, comment aimer ce qui se montre tout acquis en permanence ? Ce point peut être un réel problème dans la relation, sur le long terme. Je me souviens cette amie, soumise à la personnalité très forte, qui me confessait un jour sa frustration : « tu sais, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse… à partir du moment où l’on a appelé l’autre Maître, ne serait-ce qu’une fois… les dés sont pipés pour toujours. »
On dit parfois que les fantasmes existent surtout pour n’être jamais concrétisés… Or, se livrer à des jeux SM, c’est réaliser un fantasme : le risque est grand de s’y brûler les ailes… À mon sens, le désir peut donc être quotidien, mais son assouvissement, sûrement pas.
— Sur une autre page, tu écris :
« Dans ces pages, j'emploierai les termes de soumises et de dominants. Pas des ‘soumis’, pas des ‘dominatrices’, pas plus que des ‘esclaves’ ou des ‘Maîtres’ d'ailleurs, et surtout pas des ‘maîtres(ses)’, car je trouve ces parenthèses qui ratissent large du plus beau ridicule. »
Pourquoi est-ce ridicule ?
C’est l’aspect politiquement correct de ces parenthèses qui, rapporté au SM, me paraît ridicule. Les féministes qui proposent une véritable révision de la grammaire et préconisent, par exemple, d’écrire les gent/es plutôt que les gens, ou tou/tes, les un/es avec les autres plutôt que tous, les uns avec les autres, le font, au moins, dans un élan chargé de sens, en partant du postulat que l’androcentrie doit être combattue partout où elle est ancrée, à commencer par le langage. Bourdieu explique très bien ce principe terrible qui consiste, pour le dominé, à n’avoir pas d’autres mots pour exprimer sa rébellion que ceux que lui a fourni le dominant… même si je trouve ces barres obliques très inesthétiques et nuisibles à la lecture, je peux au moins comprendre ce qui les motive.
Rapporté au SM, ce genre de souci du détail me pose un problème. Lorsque quelqu’un écrit le/la soumis(e) et son/sa maître(sse), en dehors de l’illisibilité provoquée, je ne vois aucune grande cause à combattre, mais une simple manifestation d’égotisme naïf. À travers ces parenthèses, le seul message que leur auteur veut laisser transparaître est, bien souvent, démagogique : « voyez comme je suis tolérant : moi qui suis tout sauf une tafiole, je n’exclus pas de mes pensées les hommes qui se font dominer, ni ces femmes qui les soumettent. Je suis vraiment un type bien. »
Ce qui me gêne le plus ici, c’est que le BDSM est un petit monde où la concurrence crée souvent l’intolérance, où chacun critique les pratiques du voisin pour mettre les siennes en avant, valider ses propres accomplissements ou justifier ses échecs… on y approuvera tout ce qui est loin de soi, mais on y condamnera tout ce qui s’approche d’un peu trop près. Ainsi, le dominateur prêchera souvent la tolérance ou l’indifférence à l’égard des sexualités loin de sa sphère, comme l’homosexualité, la zoophilie ou la soumission masculine. Mais il recherchera patiemment toutes les failles dans le système de son concurrent dominant, trop proche de lui, qu’il condamnera alors sans pitié.
J’ai peut-être tort, ou tendance à déceler le mal là où il n’est pas, mais voir des gens qui partagent une même déviance passer le plus clair de leur temps à critiquer les pratiques des uns et des autres me désole au plus haut point.
Journal d’un dominant, 15 novembre 2003Cher journal ;
T’ai-je déjà confié que s’il est un détail que mon aristochate et moi adorons mutuellement chez l’autre, c’est notre tendance à faire les choses à fond ? Nous en avons eu un exemple dimanche dernier quand, en fin de soirée, nous avons soudain décidé de concrétiser un scénario érotique que j’avais concocté quelques semaines plus tôt. Scarlett a ouvert l’enveloppe, et voilà comment nous nous sommes retrouvés, à onze heures du soir, elle se lavant les cheveux et se parant avec soin pour un casting de cinéma porno, moi poussant les meubles et transformant le séjour en plateau de tournage X.
À minuit, Scarlett, en tenue de soirée coquine et maquillage des plus osés, faisait le tour de la maison et venait sonner à la porte de devant, saluant le producteur que j’incarnais et qui allait lui faire préparer son bout d’essai.
Ce que j’adore, dans tout ça, c’est que le « casting » a duré plusieurs heures, et que nous n’avons pas eu le moindre fou rire. Bien sûr, c’était amusant, et monstrueusement excitant, mais pour que cela le reste, il fallait impérativement prendre le jeu au sérieux. Et sur ce registre-là, mon Dieu… je crois que nous sommes tous deux des fous dangereux. À fond, à fond.
Quel bonheur.
— Quelle différence fais-tu entre les amateurs du bdsm et ceux dont tu dis qu'ils « en font leur argument pour trouver l'âme sœur, s'affichant ‘dominant’ ou ‘soumise’ quand ils ne cherchent en réalité rien de plus que le sexe ou… l'amour. » ?
Il n’y a pas de jugement de valeur dans cette phrase. En parlant des « amateurs de Bdsm », je me réfère à mon propre cas, comme souvent, et je pense à tous ceux qui, comme moi, ne sont pas tombés dans le Bdsm par choix mais par besoin. On pourra bien me sortir tous les alibis culturels et tous les prétextes esthétiques, du kinbaku japonais aux piercings tribaux africains en passant par les visions érotiques de Sade, le maniement expert du single tail ou les beautés de la mode gothique, rien n’y fera : pour aimer le Bdsm, il faut avant tout avoir un boulon mal vissé. Le SM, même quand il ne se matérialise sous aucune forme destructrice, reste le reflet d’une déviance pure et simple dans l’objet d’attirance sexuelle, et rien d’autre.
On trouve beaucoup de « Maîtres », dans le Bdsm, dont les goûts sexuels sont très correctement programmés : ils ne rêvent que de planter leur biniou dans tous les nombrils du monde, sans entendre leur partenaire qui rêve de liens ou de fessée. Jusque là, rien de très étonnant – et loin de moi l’idée de vouloir réserver l’accès des lieux fétichistes aux seuls déviants authentifiés et reconnus.
Le problème, c’est que ceux-là seront souvent incapables de comprendre la personne en face d’eux, qui se soumet par besoin plus que par envie. Au mieux, ils la manipuleront quelque temps et abuseront de sa soumission pour profiter du bon coup. Au pire, la relation durera et s’usera, tuant doucement tout espoir qu’aurait pu avoir la soumise de rencontrer un partenaire qui satisfasse à ses envies en y prenant du plaisir lui-même, sans abus, et sans que celle-ci n’ait en permanence à indiquer ce qu’elle souhaiterait se voir imposer.
Journal d’un dominant, 2 février 2004Cher journal ;
J’ai décidé aujourd’hui que dans mon journal, j’allais de nouveau faire référence à ma Scarlett comme étant ma soumise. Il y a eu un peu de relâche dans nos jeux de domination ces temps-ci, et je pense que cette subtilité de langage m’aidera à ne pas oublier ce rapport de soumission qui nous donne satisfaction à tous deux.
— Est-ce que le sm peut être léger et joyeux ?
Oui.
Euh… non.
J’ai connu des fous rires dans le SM, qui n’ont jamais gâché la magie de l’instant – bien au contraire. De l’épisode du glaçon qui fait fondre mon sexe au moment le moins opportun jusqu’à ces courses effrénées dans le jardin pour fesser mon aristochate tandis qu’elle m’asperge avec le tuyau d’arrosage, je ne vois que des grands bonheurs. Même en plus large comité, l’ambiance n’a pas besoin d’être à la dramatisation permanente pour que le courant passe, et la domination trouve toujours un précieux allié dans l’humour. Témoins ces jeux de raquette électrique chez Le Squale, où toutes les soumises sont mortes de rire et se défilent comme elles peuvent, ou les ventes aux enchères de Cris et Chuchotements, où le maître de cérémonie propose des mises à prix négatives pour certaines pestes patentées.
Mais en même temps… parmi les attraits du SM, la transgression de l’interdit n’est pas des moindres, et l’on ne savoure vraiment celle-ci que lorsqu’elle s’effectue dans le plus grand sérieux et prend les apparences d’un jeu solennel et secret réservé aux adultes. De surcroît, une personne qui rêve de soumission trouvera difficilement son bonheur quand l’ambiance est aux rires permanents, à moins que parallèlement à l’hilarité, le dominant ne se livre à une surenchère de débauches.
À mon sens, le jeu SM passe nécessairement par des phases très sérieuses – ridiculement sérieuses, même. Donner aux évènements un habillage de drame permet d’accentuer terriblement les ressentis, beaucoup plus qu’en cédant à la tentation stupide d’intensifier les actes eux-mêmes.
On peut faire vibrer une soumise d’excitation en la faisant jouer, très sérieusement, à je te tiens tu me tiens par la barbichette, bien plus qu’en souriant pour lui planter des aiguilles dans les seins. Le fond peut – doit – être léger et joyeux, mais la forme gagne souvent à être profonde et inquiétante.
Journal d’un dominant, 10 mai 2004Cher journal ;
Il y a un an que ma soumise m’a appris à utiliser son lave-vaisselle, et depuis, je crois qu’elle ne l’a plus jamais touché. Pour ce qui est du lave-linge, ça ne fait aucun doute : la buanderie est devenue mon domaine exclusif, et je sais qu’elle n’y a pas mis un pied depuis l’année dernière.
Elle m’a pris, je crois, un peu trop au pied de la lettre, quand je lui ai dit qu’à compter de ce jour elle devrait se plier à toutes les règles de la galanterie. C’était au début de notre relation, et aujourd’hui, nous en sommes à un point où il me semble qu’elle commence vraiment à ne plus savoir actionner seule une poignée de porte, ou descendre un escalier sans que je lui tienne la main. Hier, elle était comme bloquée dans la voiture, et je l’ai surprise à regarder la portière d’un air indigné, murmurant son incompréhension d’un « miaou » en attendant la libération… J’ai l’impression qu’elle a perdu la conscience de mon rôle dans tout cela, et qu’elle en vient à croire réellement que c’est de leur propre chef que les portes s’ouvrent devant elle, que les verres lui arrivent naturellement dans la main quand elle a soif, ou que les draps bordent son corps lorsqu’un frisson fait vibrer ses épaules. |